Jeu :
Karim Barras, Vincent Bonillo, Marie Druc, François Florey, Christian Gregori, Pietro Musillo, Guillaume Prin, Valentin Rossier, Mariama Sylla
Lumière : Jonas Bühler Scénographie : Jean-Marc Humm Son : François Planson Maquillages : Katrine Zingg
Costumes : Nathalie Matriciani Régisseur son : Fernando de Miguel Régisseur général : Ian Durrer
La Famille d’York vient de conquérir le royaume d’Angleterre. Henri VI a été tué, Edouard IV règne.
Son frère, Richard de Gloucester, monstre difforme supporte mal le temps de la paix... il en sera le trouble-fête tragique.
Il entame une sanguinaire marche au trône en faisant assassiner son frère Clarence, puis, son autre frère, le roi lui-même.
Dès lors, il va se débarrasser de tous les gêneurs - ennemis comme amis -, avec beaucoup de facilité : c’est que Richard joue à merveille la comédie.
L’ horreur de Richard III n’est pas Richard, mais bien le monde qui l’entoure. Messie du mal, porteur des maux de l’humanité,
devenu difforme avant l’heure, écrasé par le poids des pouvoirs conquis par le sang, il régnera et périra par le sang.
Marionnette morbide, il tisse les fils rouges de sa propre impuissance à changer un monde chaotique.
Peu importe que ce soit par le bien ou le mal, Richard désire l’ordre bien plus que le pouvoir.
Fidèle à l'élégance de son trait, Valentin Rossier préfère l'ironie à la fureur dans sa vision de la tragédie la plus meurtrière de Shakespeare
Ce n'est pas un Richard III de feu et de fureur. Une déferlante hurlante où les têtes volent et le sang gicle. Ce n'est pas un spectacle rock, ni baroque. Mais une petite musique du crime, une mélodie lancinante de "je te tue par la barbichette et le premier qui rira mourra". Rien d'étonnant.
A l'œuvre depuis quinze ans à la tête de l'Helvetic Shakespeare Company fondée avec Frédéric Polier, Valentin Rossier fuit les hauts cris et les grands tremblements. Et même l'excessif Richard III , qui trucide une dizaine de rivaux dont des enfants, ne sort pas le metteur en scène genevois de sa progression à froid.
Le décor, déjà, dit ce climat.
Au centre d'une piste circulaire, des copeaux de bois, seul élément chaud. Autour, des gradins, gris, austères, orphelins de spectateurs qui pourraient leur donner un peu de chaleur. Puis, dans un troisième cercle, huit miroirs. De quoi réfléchir les scènes de crime et dévoiler le dos de ce fourbe qui sourit par-devant, tue par-derrière.
Enfin, la grande idée de ce décor signé Jean-Marc Humm et magnifiquement éclairé par Jonas Bühler: un rideau de chaînes pour l'entrée en piste des artistes. Une verticalité métallique qui rappelle la tour et les fers de la prison ainsi que la détermination d'extermination du roi démon. Avec cette hauteur d'acier, on pense encore à la statue du Commandeur.
(...)
Richard III, spectacle politique? Oui, dans ce parti de figer les personnages à l'avant-scène sous un rai de lumière, comme s'ils posaient pour la postérité. En Elisabeth sévère et désabusée, Marie Druc impressionne particulièrement dans ce principe du portrait. Chez Valentin Rossier, il y a un souci de l'image, une obsession esthétique qui l'emportent sur la sauvagerie du récit. Ce pourrait être une faiblesse, ici, compte tenu de la démesure du personnage.
(...) Marie-Pierre Genecand
Tribune de Genève, mardi 16 novembre 2010
Un tyran illumine le Loup
(…) Car le monstre conçu par le metteur en scène déploie une violence glaciale et contemporaine très convaincante. Et Karim Barras, dans le rôle titre, porte celui-ci avec une fourberie et un sens de la vacuité superbe, entouré d’une belle distribution.
(…)
L’homme, difforme extérieurement autant qu’intérieurement, est de ceux qui ne supportent pas la paix. Il s’en vante, le trouble lui sied mieux. Alors que règne son frère Edouard IV, il se lance à l’assaut du trône et fait assassiner son autre frère Clarence, le roi et tous ceux qui contrecarrent ses projets.
Cauteleux à souhait, traversé d’éclairs de séduction noire, le Richard de Karim Barras mime les amusements sanguinaires d’un enfant cynique et fourbe et éclaire la scène du Loup d’une lumière maléfique.
(…)
Mais aucun de ces meurtres ne lui salissent les mains. Le mal, dont Richard de Gloucester semble le superlatif, Valentin Rossier a choisi de le montrer lisse, intouchable, fréquentable. On pense à ces crimes glacés que commettent des politiques sans que leur image n’en souffre. Le duc de Gloucester commandite, les tueurs agissent, silencieusement, proprement.
Les apparences priment sur l’émotion, les costumes somptueux se figent en tableaux composés, les interactions s’étouffent dans une gangue de civilité.
(...) Dominique Hartmann Le Courrier, samedi 20 novembre 2010
Karim Barras embrase un » Richard III « polémique
Rien de moins que la pièce la plus attendue de la saison! Parce que Valentin Rossier, parce que Jean-Quentin Châtelain, parce que le "clash" et la polémique à Vidy.
A l'exception du premier, qui met en scène à Genève et se glisse dans la distribution, tout le reste a finalement été emporté dans un souffle. Celui, fiévreux, d'un Richard III impatient et cynique, magistralement campé par Karim Barras. C'est une âme bancale qui s'avance sur la scène du Loup. Le corps, lui, est moins refuge qu'expression des tourments qui la hantent. Richard III, "amas de noires difformités", est le plus fascinant des monstres. Le plus doué, aussi, pour se concilier par l'esprit les faveurs d'un public, de cour ou de théâtre.
Au propre comme au figuré, il entre en piste. Un frémissant rideau de chaînes tient lieu de sas entre le cercle de copeaux et les miroirs des faux-semblants. Richard III, lui, ne triche pas. Et surtout pas avec le Mal, qu'il incarne à son corps jamais défendant. Le Mal comme remède à l'ennui. En enfant fébrile, Richard procède par élimination. Par la frénésie criminelle, il anticipe l'ère des jeux vidéo. Celle de la satisfaction immédiate aussi. Lady Anne (Mariama Sylla lui fournit sa rage impuissante) succombera à sa rhétorique rusée. Tout comme l'impavide reine Elisabeth (superbe Marie Druc).
C'est en fauve souple et cruel que Richard III se précipite dans une histoire dont il est l'auteur. Las, le trône est une chaise roulante qui vient contrarier ses élans. Pourquoi faut-il toujours qu'à la fin le roi meure? Lui qui par ses excès faisait jaillir les rires. Valentin Rossier a su trouver le plus juste équilibre entre la part sombre et la part radieuse du personnage. Un contraste qu'appuie une mise en scène ingénieuse et soignée, à l'instar des éclairages et de l'environnement sonore. Saluons aussi la belle distribution. Malgré quelques petites baisses de tension, ce Richard-là nous communique sa folie magnétique.
Lionel Chiuch La Tribune de Genève, jeudi 18 novembre 2010